LaVrai Science Est Une Ignorance Qui Se Sait Page 8 sur 50 - Environ 500 essais Commentaire littĂ©raire : Article « Philosophe », Dumarsais, EncyclopĂ©die. 3518 mots | 15 pages caractĂ©ristique de l’argumentation, met en avant le mot « connaissance » situĂ© Ă  la fin. Le philosophe sait, il est instruit. Il possĂšde un savoir. Mais il ne l’utilise pas de façon VĂ©ritableignorance ou stupiditĂ© consciencieuse. Des prĂ©sidents d\'universitĂ©s et collĂšges historiquement noirs ont Ă©tĂ© accueillis dans le bureau Ovale hier. (Photo AP) Socrateoblige, Ă  force de questions insistantes, ses interlocuteurs Ă  dire des diffĂ©rentes choses ce qu'elles sont. Ses interlocuteurs rĂ©sistent, ils prĂ©fĂšrent leur ignorance Ă  la recherche de la vĂ©ritĂ©. C'est que la connaissance suppose comme prĂ©alable que l'on abandonne ses opinions et que l'on accepte l'incertitude. Croirec'est tenir pour vraie une proposition inconsciente, qui confond l'opinion et la science et donc qui, satisfaite d'elle mĂȘme, ne cherche pas Ă  savoir et l'ignorance consciente (de Jean Rostand) qui se sait ignorance, qui sait qu'elle s'appuie sur des hypothĂšses provisoires et qui cherche Ă  Ă©prouver ses hypothĂšses par des expĂ©rimentations, un Cest une maniĂšre de dire que c’est la cata absolue. Ça parle de notre Ă©poque, de la vitalitĂ© de la langue française, des expressions qui se Unescience particuliĂšre ne montre jamais ce qu'est la science en gĂ©nĂ©ral. Il est nĂ©cessaire de les connaĂźtre toutes et de les comparer.». Certes, pour se faire une opinion juste d'un vaste ensemble de choses il est nĂ©cessaire d'avoir plus ou moins un aperçu de ces choses. NĂ©anmoins, la connaissance approfondie d'une science en Ledoute et la certitude sont engagĂ©s dans une altercation sĂ©culaire. Ils forment un vieux couple, turbulent mais insĂ©parable : le partage entre ce que l’on sait et ce que l’on croit demeure l’une des grandes affaires des philosophes, et, de Socrate Ă  Wittgenstein en passant par Pyrrhon et Descartes, les critĂšres du vrai n’ont jamais cessĂ© IdfRm. Le concept de vĂ©ritĂ© », compris comme dĂ©pendant de faits qui dĂ©passent largement le contrĂŽle humain, a Ă©tĂ© l’une des voies par lesquelles la philosophie a, jusqu’ici, inculquĂ© la dose nĂ©cessaire d’ prestige de la science a longtemps tenu au fait qu’on lui confĂ©rait le pouvoir symbolique de proposer un point de vue surplombant sur le monde assise sur un refuge neutre et haut-placĂ©, sĂ»re d’elle-mĂȘme, elle semblait se dĂ©ployer Ă  la fois au cƓur du rĂ©el, tout prĂšs de la vĂ©ritĂ© et hors de l’humain. Cette image est aujourd’hui dĂ©passĂ©e. Nous avons compris que la science n’est pas un nuage lĂ©vitant calmement au-dessus de nos tĂȘtes elle pleut littĂ©ralement sur nous. Ses mille et une retombĂ©es pratiques, qui vont de l’informatique Ă  la bombe atomique en passant par les vaccins, les OGM et les lasers, sont diversement connotĂ©es et diversement apprĂ©ciĂ©es ici, ce que la science permet de faire rassure ; lĂ , ce qu’elle annonce angoisse. Tout se passe comme si ses discours, ses rĂ©alisations et ses avancĂ©es devaient constamment ĂȘtre interrogĂ©s, systĂ©matiquement mis en ballotage. 2Certes, cette situation n’est pas vraiment nouvelle ni spĂ©cialement postmoderne » Ă  bien regarder en arriĂšre, on constate que chaque fois que la science nous a permis d’agir librement sur des aspects de la rĂ©alitĂ© qui s’imposaient jusqu’alors Ă  nous comme un destin, l’angoisse de commettre un sacrilĂšge et la peur de sortir des contours de notre nature se sont exprimĂ©es de maniĂšre spectaculaire ainsi quand GalilĂ©e ouvrait Ă  l’intelligibilitĂ© d’un univers oĂč les mĂȘmes lois valaient sur la terre comme au ciel ; ou quand Darwin inscrivit l’homme dans la chaĂźne de l’évolution des espĂšces ; a fortiori quand, aujourd’hui, le gĂ©nie gĂ©nĂ©tique, la procrĂ©ation mĂ©dicalement assistĂ©e, les nanotechnologies ou la biologie synthĂ©tique nous permettent d’obtenir de la vie biologique des effets dont elle paraissait incapable. 3Reste que la puissance de dĂ©voilement de la science et l’impact des techno-sciences sur les modes de vie provoquent dĂ©sormais des rĂ©actions de rĂ©sistance qui semblent de plus en plus fortes, qu’elles soient d’ordre culturel, social ou idĂ©ologique ces rĂ©actions peuvent ĂȘtre le dĂ©sir de rĂ©affirmer son autonomie face Ă  un processus qui semble nous Ă©chapper ; ou bien l’envie de dĂ©fendre des idĂ©aux alternatifs contre la menace d’un modĂšle unique de comprĂ©hension ou de dĂ©veloppement ; ou bien encore la volontĂ© de rendre sa pertinence au dĂ©bat dĂ©mocratique quand la complexitĂ© des problĂšmes tend Ă  le confisquer au profit des seuls et sociĂ©tĂ© un rapport ambivalent4Notre rapport Ă  la science est Ă  l’évidence devenu ambivalent. Cela peut se voir sous forme condensĂ©e en mettant l’une en face de l’autre les deux rĂ©alitĂ©s suivantes d’une part, la science nous semble constituer, en tant qu’idĂ©alitĂ© c’est-Ă -dire en tant que dĂ©marche de connaissance d’un type trĂšs particulier qui permet d’accĂ©der Ă  des connaissances qu’aucune autre dĂ©marche ne peut produire, le fondement officiel de notre sociĂ©tĂ©, censĂ© remplacer l’ancien socle religieux nous ne sommes certes pas gouvernĂ©s par la science elle-mĂȘme, mais au nom de quelque chose qui a Ă  voir avec elle. C’est ainsi que dans toutes les sphĂšres de notre vie, nous nous trouvons dĂ©sormais soumis Ă  une multitude d’évaluations, lesquelles ne sont pas prononcĂ©es par des prĂ©dicateurs religieux ou des idĂ©ologues illuminĂ©s elles se prĂ©sentent dĂ©sormais comme de simples jugements d’ experts », c’est-Ă -dire qu’elles sont censĂ©es ĂȘtre effectuĂ©es au nom de savoirs et de compĂ©tences de type scientifique, et donc, Ă  ce titre, impartiaux et objectifs. Par exemple, sur nos paquets de cigarettes, il n’est pas Ă©crit que fumer dĂ©plaĂźt Ă  Dieu ou compromet le salut de notre Ăąme, mais que fumer tue ». Un discours scientifique, portant sur la santĂ© du corps, a pris la place d’un discours thĂ©ologique qui, en l’occurrence, aurait plutĂŽt portĂ© sur le salut de l’ñme. 5Mais d’autre part – et c’est ce qui fait toute l’ambiguĂŻtĂ© de l’affaire –, la science, dans sa rĂ©alitĂ© pratique, est questionnĂ©e comme jamais, contestĂ©e, remise en cause, voire marginalisĂ©e. Elle est Ă  la fois objet de dĂ©saffection de la part des Ă©tudiants les jeunes, dans presque tous les pays dĂ©veloppĂ©s, se destinent de moins en moins aux Ă©tudes scientifiques, de mĂ©connaissance effective dans la sociĂ©tĂ© nous devons bien reconnaĂźtre que collectivement, nous ne savons pas trop bien ce qu’est la radioactivitĂ©, en quoi consiste un OGM, ce que sont et oĂč se trouvent les quarks, ce qu’implique la thĂ©orie de la relativitĂ© et ce que dirait l’équation E = mc2 si elle pouvait parler, et, enfin et surtout, elle subit toutes sortes d’attaques, d’ordre philosophique ou politique. 6La plus importante de ces attaques me semble ĂȘtre le relativisme radical » cette Ă©cole philosophique ou sociologique dĂ©fend l’idĂ©e que la science a pris le pouvoir non parce qu’elle aurait un lien privilĂ©giĂ© avec le vrai », mais en usant et abusant d’arguments d’autoritĂ©. En somme, il ne faudrait pas croire Ă  la science plus qu’à n’importe quelle autre dĂ©marche de connaissance. Monsieur, personnellement, je ne suis pas d’accord avec Einstein
 »7Une anecdote m’a permis de prendre conscience de cette Ă©volution. RĂ©cemment, j’ai eu l’occasion de donner un cours de relativitĂ© et non de relativisme
 Ă  de futurs ingĂ©nieurs. Alors que je venais d’effectuer un calcul montrant que la durĂ©e d’un phĂ©nomĂšne dĂ©pend de la vitesse de l’observateur, un Ă©tudiant prit la parole Monsieur, personnellement, je ne suis pas d’accord avec Einstein ! » J’imaginai qu’il allait dĂ©fendre une thĂ©orie alternative, ou bien rĂ©inventer l’éther luminifĂšre, en tout cas qu’il allait argumenter. Mais il se contenta de dire Je ne crois pas Ă  cette relativitĂ© des durĂ©es que vous venez de dĂ©montrer, parce que je ne la
 sens pas ! » LĂ , j’avoue, j’ai Ă©prouvĂ© une sorte de choc ce jeune homme qui n’avait certainement pas lu Einstein avait suffisamment confiance dans son ressenti » personnel pour s’autoriser Ă  contester un rĂ©sultat qu’un siĂšcle d’expĂ©riences innombrables avait cautionnĂ©. Je dĂ©couvris Ă  cette occasion que lorsqu’elle se transforme en alliĂ©e objective du narcissisme, la subjectivitĂ© semble avoir du mal Ă  s’incliner devant ce qui a Ă©tĂ© objectivĂ© si ce qui a Ă©tĂ© objectivĂ© la dĂ©range ou lui dĂ©plaĂźt. 8On ne saurait donner Ă  cette anecdote une portĂ©e gĂ©nĂ©rale, mais elle me semble tout de mĂȘme indicatrice d’un changement de climat culturel qui explique au passage la facilitĂ© dĂ©concertante avec laquelle a pu se dĂ©velopper en France la vraie-fausse controverse sur le changement climatique. Aujourd’hui, notre sociĂ©tĂ© semble en effet parcourue par deux courants de pensĂ©e apparemment contradictoires. D’une part, on y trouve un attachement intense Ă  la vĂ©racitĂ©, un souci de ne pas se laisser tromper, une dĂ©termination Ă  crever les apparences pour atteindre les motivations rĂ©elles qui se cachent derriĂšre, bref une attitude de dĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Mais Ă  cĂŽtĂ© de ce dĂ©sir de vĂ©racitĂ©, de ce refus d’ĂȘtre dupe, il existe une dĂ©fiance tout aussi grande Ă  l’égard de la vĂ©ritĂ© elle-mĂȘme la vĂ©ritĂ© existe-t-elle ?, se demande-t-on. Si oui, peut-elle ĂȘtre autrement que relative, subjective, culturelle ? Ce qui est troublant, c’est que ces deux attitudes, l’attachement Ă  la vĂ©racitĂ© et la suspicion Ă  l’égard de la vĂ©ritĂ©, qui devraient s’exclure mutuellement, se rĂ©vĂšlent en pratique parfaitement compatibles. Elles sont mĂȘme mĂ©caniquement liĂ©es, puisque le dĂ©sir de vĂ©racitĂ© suffit Ă  enclencher au sein de la sociĂ©tĂ© un processus critique qui vient ensuite fragiliser l’assurance qu’il y aurait des vĂ©ritĂ©s sĂ»res [1]. 9Le fait que l’exigence de vĂ©racitĂ© et le dĂ©ni de vĂ©ritĂ© aillent de pair ne veut toutefois pas dire que ces deux attitudes fassent bon mĂ©nage. Car si vous ne croyez pas Ă  l’existence de la vĂ©ritĂ©, quelle cause votre dĂ©sir de vĂ©racitĂ© servira-t-il ? Ou – pour le dire autrement – en recherchant la vĂ©racitĂ©, Ă  quelle vĂ©ritĂ© ĂȘtes-vous censĂ© ĂȘtre fidĂšle ? Il ne s’agit pas lĂ  d’une difficultĂ© seulement abstraite ni simplement d’un paradoxe cette situation entraĂźne des consĂ©quences concrĂštes dans la citĂ© rĂ©elle et vient nous avertir qu’il y a un risque que certaines de nos activitĂ©s intellectuelles en viennent Ă  se dĂ©sintĂ©grer. 10GrĂące Ă  la sympathie intellectuelle quasi spontanĂ©e dont elles bĂ©nĂ©ficient, les doctrines relativistes contribuent Ă  une forme d’illettrisme scientifique d’autant plus pernicieuse que celle-ci avance inconsciente d’elle-mĂȘme. Au demeurant, pourquoi ces doctrines sĂ©duisent-elles tant ? Sans doute parce que, interprĂ©tĂ©es comme une remise en cause des prĂ©tentions de la science, un antidote Ă  l’arrogance des scientifiques, elles semblent nourrir un soupçon qui se gĂ©nĂ©ralise, celui de l’imposture Finalement, en science comme ailleurs tout est relatif. » Ce soupçon lĂ©gitime une forme de dĂ©sinvolture intellectuelle, de paresse systĂ©matique, et procure mĂȘme une sorte de soulagement dĂšs lors que la science produit des discours qui n’auraient pas plus de vĂ©racitĂ© que les autres, pourquoi faudrait-il s’échiner Ă  vouloir les comprendre, Ă  se les approprier ? Il fait beau n’a-t-on pas mieux Ă  faire qu’apprendre sĂ©rieusement la physique, la biologie ou les statistiques ? 11En 1905, Henri PoincarĂ© publiait un livre intitulĂ© La valeur de la science. Un siĂšcle plus tard, cette valeur de la science semble de plus en plus contestĂ©e, non pas seulement par les philosophes d’inspiration subjectiviste ou spiritualiste, toujours prompts Ă  exploiter ce qui ressemble de prĂšs ou de loin Ă  une crise » de la science, mais aussi par une partie de l’opinion. Dans cette mĂ©fiance Ă  l’égard du mode de pensĂ©e scientifique, peut-ĂȘtre faut-il lire une sorte de pusillanimitĂ© Ă  l’égard de la vĂ©ritĂ© et de ses consĂ©quences. On se souvient de ce que Musil disait d’Ulrich, le personnage principal de L’Homme sans qualitĂ©s, dont on devine qu’il aurait sans doute jetĂ© un regard sĂ©vĂšre sur nos façons de penser Pendant des annĂ©es, Ulrich avait aimĂ© la privation spirituelle. Il haĂŻssait les hommes incapables, selon le mot de Nietzsche, “de souffrir la faim de l’ñme par amour de la vĂ©ritĂ©â€ ; ceux qui ne vont pas jusqu’au bout, les timides, les douillets, ceux qui consolent leur Ăąme avec des radotages sur l’ñme et la nourrissent, sous prĂ©texte que l’intelligence lui donne des pierres au lieu de lui donner du pain, de sentiments qui ressemblent Ă  des petits pains trempĂ©s dans du lait. [2] »La science dit-elle le vrai » ?12EngagĂ©s dans une altercation sĂ©culaire, le doute et la certitude forment un couple turbulent mais insĂ©parable, dont les aventures taraudent la rĂ©flexion europĂ©enne depuis ses dĂ©buts le partage entre ce que l’on sait et ce que l’on croit savoir n’a pas cessĂ© de hanter les philosophes, et, de Socrate Ă  Wittgenstein en passant par Pyrrhon et Descartes, les critĂšres du vrai n’ont cessĂ© d’ĂȘtre auscultĂ©s et discutĂ©s. Ce qui est certain, est-ce ce qui a rĂ©sistĂ© Ă  tous les doutes ? Ou bien est-ce ce dont on ne peut pas imaginer de douter ? La vĂ©ritĂ© plane-t-elle au-dessus du monde ou est-elle dĂ©posĂ©e dans les choses et dans les faits ? Peut-on faire confiance Ă  la science pour aller l’y chercher ? 13Ces questions constituent d’inusables sujets de dissertation, ce qui ne les empĂȘche d’avoir une brĂ»lante actualitĂ© l’air du temps accuse dĂ©sormais la science d’ĂȘtre un rĂ©cit parmi d’autres et l’invite Ă  davantage de modestie, parfois mĂȘme Ă  rentrer dans le rang ». 14Mais dans le mĂȘme temps et c’est ce qui Ă©claire d’une autre maniĂšre l’ambivalence de la situation, les discours scientifiques aux accents triomphalistes prolifĂšrent une certaine biologie prĂ©tend bientĂŽt nous dire de façon intĂ©grale et dĂ©finitive ce qu’il en est vraiment de la vie ; et rĂ©guliĂšrement, des physiciens thĂ©oriciens aux allures de cadre supĂ©rieur de chez MĂ©phistophĂ©lĂšs affirment qu’ils sont en passe de dĂ©couvrir la ThĂ©orie du Tout » qui permettra une description Ă  la fois exacte et totalisante de ce qui est. Le physicien amĂ©ricain Brian Greene, par exemple, dĂ©clare attendre de la thĂ©orie des supercordes, actuellement Ă  l’ébauche, qu’elle dĂ©voile le mystĂšre des vĂ©ritĂ©s les plus fondamentales de notre Univers [3] ». Quant Ă  Stephen Hawking, il concluait l’un de ses livres par ces mots incroyables Si nous parvenons vraiment Ă  dĂ©couvrir une thĂ©orie unificatrice, elle devrait avec le temps ĂȘtre comprĂ©hensible par tout le monde dans ses grands principes, pas seulement par une poignĂ©e de savants. Philosophes, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part Ă  la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre univers. Et si nous trouvions un jour la rĂ©ponse, ce sera le triomphe de la raison humaine, qui nous permettrait alors de connaĂźtre la pensĂ©e de Dieu. [4] » La pensĂ©e de Dieu ? Bigre ! Comme s’il allait de soi que Dieu pense », et qu’une Ă©quation pourrait nous dire ce qu’Il pense
 15Aujourd’hui, s’agissant de sa capacitĂ© Ă  saisir la vĂ©ritĂ© des choses, la science se trouve manifestement tiraillĂ©e entre l’excĂšs de modestie et l’excĂšs d’enthousiasme. 16La vĂ©ritĂ©, un idĂ©al rĂ©gulateur ». – Einstein expliquait sa motivation inoxydable par son besoin irrĂ©sistible de s’évader hors de la vie quotidienne, de sa douloureuse grossiĂšretĂ© et de sa dĂ©solante monotonie [5] », et d’espĂ©rer ainsi dĂ©couvrir des vĂ©ritĂ©s scientifiques ». DĂ©tourner les chercheurs de cet idĂ©al rĂ©gulateur, de cette force motrice, reviendrait Ă  dĂ©tendre les ressorts de leur engagement, de leur volontĂ©, de leur motivation. Pour espĂ©rer avancer, ils doivent impĂ©rativement croire sinon Ă  l’accessibilitĂ© de la vĂ©ritĂ©, du moins Ă  la possibilitĂ© de dĂ©masquer les contre-vĂ©ritĂ©s. Et sans doute doivent-ils aussi adhĂ©rer implicitement Ă  une conception modĂ©rĂ©ment optimiste, selon laquelle la vĂ©ritĂ©, dĂšs lors qu’elle est dĂ©voilĂ©e, peut-ĂȘtre reconnue comme telle ; et, si elle ne se rĂ©vĂšle pas d’elle-mĂȘme, croire qu’il suffit d’appliquer la mĂ©thode scientifique pour finir par s’en approcher, voire la dĂ©couvrir personne ne veut passer sa vie Ă  effectuer un travail Ă  la Sisyphe. 17Pareille attitude, assez rĂ©pandue, ne signifie nullement que les chercheurs puissent trouver la vĂ©ritĂ©, mais au moins qu’ils la cherchent. Et s’ils la cherchent, c’est qu’ils ne l’ont pas encore trouvĂ©e. D’oĂč leurs airs tantĂŽt arrogants parce qu’à force de chercher, ils obtiennent des rĂ©sultats, font des dĂ©couvertes, accroissent leurs connaissances, tantĂŽt humbles parce que, du fait qu’ils continuent de chercher, ils ne peuvent jamais prĂ©tendre avoir bouclĂ© leur affaire. Dans son Ă©lan mĂȘme, l’activitĂ© scientifique a donc partie liĂ©e avec l’idĂ©e de vĂ©ritĂ© c’est bien elle qu’elle vise plutĂŽt que l’erreur. Pour autant, le lien science-vĂ©ritĂ© est-il exclusif ? La science a-t-elle le monopole absolu du vrai » ? Serait-elle la seule activitĂ© humaine qui soit indĂ©pendante de nos affects, de notre culture, de nos grands partis pris fondateurs, du caractĂšre contextuel de nos systĂšmes de pensĂ©e ? Tel semble ĂȘtre le grand dĂ©bat d’aujourd’hui. 18Quelques-unes des thĂšses en prĂ©sence. – Certains soutiennent qu’il n’y a pas d’autre saisie objective du monde que la conception scientifique le monde ne serait rien de plus que ce que la science en dit ; avec leur symbolisme purifiĂ© des scories des langues historiques, les Ă©noncĂ©s scientifiques dĂ©crivent le rĂ©el ; les autres Ă©noncĂ©s, qu’ils soient mĂ©taphysiques, thĂ©ologiques ou poĂ©tiques, ne font qu’exprimer des Ă©motions ; bien sĂ»r, cela est parfaitement lĂ©gitime, et mĂȘme nĂ©cessaire, mais il ne faut pas confondre les ordres. 19Aux antipodes de cette conception positiviste, d’autres considĂšrent que la vĂ©ritĂ© est surtout un mot creux, une pure convention. Elle ne saurait donc ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une norme de l’enquĂȘte scientifique, et encore moins comme le but ultime des recherches. Certains sociologues des sciences ont ainsi pu prĂ©tendre que les thĂ©ories scientifiques tenues pour vraies » ou fausses » ne l’étaient pas en raison de leur adĂ©quation ou inadĂ©quation avec des donnĂ©es expĂ©rimentales, mais seulement en vertu d’intĂ©rĂȘts purement sociologiques [6]
 En clair, il faudrait considĂ©rer que toutes nos connaissances sont conventionnelles et artificielles, donc gommer l’idĂ©e qu’elles pourraient avoir le moindre lien avec la rĂ©alitĂ©. 20Ces auteurs dĂ©noncent Ă©galement l’idĂ©ologie de l’objectivitĂ© scientifique, arguant que les chercheurs sont des gens partisans, intĂ©ressĂ©s, et que leurs jugements sont affectĂ©s par leur condition sociale, leurs ambitions ou leurs croyances. Selon eux, l’objectivitĂ© de la science devrait nĂ©cessairement impliquer l’impartialitĂ© individuelle des scientifiques eux-mĂȘmes elle serait une sorte de point de vue de nulle part, situĂ© au-dessus des passions, des intuitions et des prĂ©jugĂ©s. Or, avancent-ils, la plupart du temps, les chercheurs ne sont pas impartiaux. Par exemple, ils ne montrent guĂšre d’empressement Ă  mettre en avant les faiblesses de leurs thĂ©ories ou de leurs raisonnements. L’esprit scientifique, au sens idĂ©al du terme, serait donc introuvable, et la prĂ©tendue objectivitĂ© de la science ne serait que la couverture idĂ©ologique de rapports de forces dans lesquels la nature n’a pas vraiment son mot Ă  dire. Tout serait créé, et en dĂ©finitive, la physique en dirait moins sur la nature que sur les physiciens. 21La meilleure parade contre ce genre de raisonnements consiste sans doute Ă  faire remarquer que si l’objectivitĂ© de la science Ă©tait entiĂšrement fondĂ©e sur l’impartialitĂ© ou l’objectivitĂ© de chaque scientifique, nous devrions lui dire adieu. Nous vivons tous dans un ocĂ©an de prĂ©jugĂ©s et les scientifiques n’échappent pas Ă  la rĂšgle. S’ils parviennent Ă  se dĂ©faire de certains prĂ©jugĂ©s dans leur domaine de compĂ©tence, ce n’est donc pas en se purifiant l’esprit par une cure de dĂ©sintĂ©ressement. C’est plutĂŽt en adoptant une mĂ©thode critique qui permet de rĂ©soudre les problĂšmes grĂące Ă  de multiples conjectures et tentatives de rĂ©futation, au sein d’un environnement institutionnel qui favorise ce que Karl Popper appelait la coopĂ©ration amicalement hostile des citoyens de la communautĂ© du savoir ». Si consensus il finit par y avoir, celui-ci n’est donc jamais atteint qu’à la suite d’un dĂ©bat contradictoire ouvert. Ce consensus n’est pas lui-mĂȘme un critĂšre absolu de vĂ©ritĂ©, mais le constat de ce qui est, Ă  un moment donnĂ© de l’histoire, acceptĂ© par la majoritĂ© d’une communautĂ© comme une thĂ©orie susceptible d’ĂȘtre vraie. 22N’y a-t-il pas en outre quelque chose de bancal dans l’argumentation des relativistes les plus radicaux ? Car contrairement Ă  ce qui se passe avec l’histoire – oĂč la contestation de l’histoire officielle doit elle-mĂȘme s’appuyer sur l’histoire, c’est-Ă -dire sur de nouvelles donnĂ©es historiques – les dĂ©nonciations des sciences exactes ne se basent jamais sur des arguments relevant des sciences exactes. Elles s’appuient toujours sur l’idĂ©e Ă©tonnante qu’une certaine sociologie des sciences serait mieux placĂ©e pour dire la vĂ©ritĂ© des sciences que les sciences ne le sont pour dire la vĂ©ritĂ© du monde
 En somme, il faudrait se convaincre que la vĂ©ritĂ© n’existe pas, sauf lorsqu’elle sort de la bouche des sociologues des sciences qui disent qu’elle n’existe pas
 23Certes, nul n’ignore que, par exemple, des intĂ©rĂȘts militaires ont contribuĂ© Ă  l’essor de la physique nuclĂ©aire. Cela relĂšve d’ailleurs de la plus parfaite Ă©vidence la pĂ©riphĂ©rie de la science et son contexte social influencent son dĂ©veloppement. Mais de lĂ  Ă  en dĂ©duire que de tels intĂ©rĂȘts dĂ©termineraient, Ă  eux seuls, le contenu mĂȘme des connaissances scientifiques, il y a un pas qui me semble intellectuellement infranchissable. Car si tel Ă©tait le cas, on devrait pouvoir montrer que nos connaissances en physique nuclĂ©aire exprimeraient, d’une maniĂšre ou d’une autre, un intĂ©rĂȘt militaire ou gĂ©opolitique. Or, si l’humanitĂ© dĂ©cidait un jour de se dĂ©barrasser de toutes ses armes nuclĂ©aires, il est peu probable que cette dĂ©cision changerait ipso facto les mĂ©canismes de la fission de l’uranium ou du plutonium
L’efficacitĂ© de la science tiendrait-elle du miracle ?24Si l’atome et la physique quantique, pour ne prendre que ces deux exemples, n’étaient que de simples constructions sociales, il faudrait aussi expliquer par quelle succession de miracles » – oui, c’est le mot – on a pu parvenir Ă  concevoir des lasers. Si les lasers existent et fonctionnent, n’est-ce pas l’indice qu’il y a un peu de vrai » dans les thĂ©ories physiques Ă  partir desquelles on a pu les concevoir, de vrai » avec autant de guillemets que l’on voudra et un v » aussi minuscule qu’on le souhaitera ? En dĂ©finitive, le fait que les lasers fonctionnent n’est-il pas la preuve rĂ©trospective que Planck, Einstein et les autres avaient bel et bien compris deux ou trois choses non seulement Ă  propos d’eux-mĂȘmes ou de leur culture, mais – osons le dire – Ă  propos des interactions entre la lumiĂšre et la matiĂšre ? 25La sociologie des sciences a certainement raison d’insister sur l’importance du contexte dans la façon dont la science se construit. Mais faut-il tirer de ce constat, au bout du compte, des conclusions aussi relativistes que certaines des siennes ? Il est permis d’en douter. Car il serait difficile d’expliquer d’oĂč vient que les thĂ©ories physiques, telles la physique quantique ou la thĂ©orie de la relativitĂ©, marchent » si bien si elles ne disent absolument rien de vrai. Comment pourraient-elles permettre de faire des prĂ©dictions aussi merveilleusement prĂ©cises si elles n’étaient pas d’assez bonnes reprĂ©sentations de ce qui est ce serait trop dire cependant que d’en dĂ©duire qu’elles ne peuvent dĂšs lors qu’ĂȘtre vraies. En la matiĂšre, le miracle – l’heureuse coĂŻncidence – est trĂšs peu plausible. Mieux vaut donc expliquer le succĂšs prĂ©dictif des thĂ©ories physiques nous parlons ici de celles qui n’ont jamais Ă©tĂ© dĂ©menties par l’expĂ©rience en supposant qu’elles nous parlent de la nature, et qu’elles arrivent Ă  se rĂ©fĂ©rer, plus ou moins bien, Ă  cette rĂ©alitĂ©-lĂ . Et que, sans arguments complĂ©mentaires, nos affects, nos prĂ©jugĂ©s, nos intuitions ne sont guĂšre en mesure de les contester sur leur terrain de jeu. 26Reste bien sĂ»r que les sciences ne traitent vraiment bien que des questions
 scientifiques. Or celles-ci ne recouvrent pas l’ensemble des questions qui se posent Ă  nous. Du coup, l’universel que les sciences mettent au jour est, par essence, incomplet il n’aide guĂšre Ă  trancher les questions qui restent en dehors de leur champ. En particulier, il ne permet pas de mieux penser l’amour, la libertĂ©, la justice, les valeurs en gĂ©nĂ©ral, le sens qu’il convient d’accorder Ă  nos vies. L’universel que produisent les sciences ne dĂ©finit pas davantage la vie telle que nous aimerions ou devrions la vivre, ni ne renseigne sur le sens d’une existence humaine comment vivre ensemble ? Comment se tenir droit et au nom de quoi le faire ? De telles questions sont certes Ă©clairĂ©es par la science, et mĂȘme modifiĂ©es par elle – un homme qui sait que son espĂšce n’a pas cessĂ© d’évoluer et que l’univers est vieux d’au moins 13,7 milliards d’annĂ©es ne se pense pas de la mĂȘme façon qu’un autre qui croit dur comme fer qu’il a Ă©tĂ© créé tel quel en six jours dans un univers qui n’aurait que six mille ans –, mais leur rĂ©solution ne peut se faire qu’au-delĂ  de son horizon. Notes [*] Physicien, Directeur de recherche au CEA. [1] On trouvera une excellente analyse de ce paradoxe dans l’ouvrage de Bernard Williams, VĂ©ritĂ© et vĂ©racitĂ©, NRF Essais, Gallimard, 2006. [2] Robert Musil, L’Homme sans qualitĂ©s, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, vol. I, 2004, chap. XIII, p. 67-68. [3] Brian Greene, L’Univers Ă©lĂ©gant, trad. C. Laroche, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 37. [4] Stephen Hawking, Une brĂšve histoire du temps, trad. I. Naddeo-Souriau, Paris, Flammarion, 1989, p. 213. [5] Albert Einstein, Autoportrait, Inter-Editions, 1980, p. 86. [6] Steven Shapin et Simon Schaffer Ă©crivent par exemple ceci En reconnaissant le caractĂšre conventionnel et artificiel de toutes nos connaissances, nous ne pouvons faire autrement que de rĂ©aliser que c’est nous-mĂȘmes, et non la rĂ©alitĂ©, qui sommes Ă  l’origine de ce que nous savons » LĂ©viathan et la pompe Ă  air. Hobbes et Boyle entre science et politique, tr. Thierry PiĂ©lat, Paris, Éditions La DĂ©couverte, 1993, p. 344. Rien n’égale la timiditĂ© de l’ignorance, si ce n’est sa tĂ©mĂ©ritĂ©. Quand l’ignorance se met Ă  oser, c’est qu’elle a en elle une boussole. Cette boussole, c’est l’intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliquĂ©. Victor HugoLe Dico des citations

la vraie science est une ignorance qui se sait